Je suis ce que je mange
Tout est dit. C'est fini. Je peux remballer mon cours ou mon livre, tout est là
dans cette phrase étonnante et connue, à la portée de chacun.
Nous passons en cuisine.
Non?
On peut aussi écrire des volumes entiers sur cette phrase, des encyclopédies
même.
Je suis ce que je mange. Ou ce dont je me nourris, dans une traduction plus
vaste.
Tout parle autour de nous. La cerise de juin, pulpeuse, juteuse, ferme et
douce, exultant de sang festif, restaure la plénitude de cet organe rougeoyant
que l'on nomme vésicule biliaire et, dans la médecine populaire, absorber son
noyau broyé dans du vin chasse la pierre (calcul) formée dans l'organe. Soin
par la métaphore.
De même que la pariétaire qui casse la pierre pour infiltrer ses racines dans
les murs chasse les calculs du corps en les rompant. Le légume à la chair
pulpeuse que je grille envoie dans mon corps l'impulsion des éliminations de
printemps ou d'automne. De même que la nouille, avatar de pâte trop cuite et
dégoût des italiens, me change en... nouille! Le brocoli, avec sa tête de
bronchiole verte, apaise mes poumons enflammés, et l'amande fraîche,
« histoire » du vocabulaire érotique des Mille et Une Nuits*, nourrit
la matrice et la parole, si liées dans l'imaginaire. La crinière verte des
orties poilues nourrit la pousse des cheveux, tandis que le jus incarnat des
grenades régénère le sang et la chair. Le riz blanc et le lait nacré purifient
et rafraîchissent le corps; le ghee au bel éclat doré apporte abondance et
richesse, et rend aussi incorruptible que le beau métal en emportant les excès,
les rayons de la lune lui rendent fraîcheur et plénitude.
Les textures sèches, rugueuses, craquantes, sèchent mon corps de l'intérieur,
empêchent l'avachissement extérieur sous la chaleur, absorbent les trop-pleins,
augmentent les souffles. Et la farine d'orge grillée calme la formation de
mucosités. Tandis que la crème de riz et le yaourt infusent leur douceur dans
ma chair.
Les résines embaument, conservent, et restaurent la forme d'origine, sur une
fracture par exemple, comme elles le font pour l'arbre. La sève de bouleau
montant au jeune printemps porte le même élan de vie dans mon corps, comme la
graine juste germée y envoie l'empreinte du jaillissement, de la manifestation,
de la sortie de l'ombre. Les légumes et les fruits pleins de chair et de jus
gonflent la chair du corps, tandis que les fruits secs -amandes, noisettes,
raisins...- contribuent dans certaines conditions à la formation de
concrétions, tout comme les vieux fromages. Le fromage caillé, lui, nourrit la
formation des os.
En me nourrissant de saveurs subtiles, j'ouvre les champs de perception de mes
sens. Avec les saveurs primaires et couvrantes, surtout quand elles excluent
les autres, je recouvre les autres champs de la réalité, qui deviennent
imperceptibles jusqu'à paraître inexistants, ce qui peut parfois être
nécessaire. (Mais à consommer trop de saveurs totalitaires, on nourrit
peut-être le dictateur ou l'ignorant en soi, et la vraie solitude existentielle
dans un monde expurgé de sa beauté. )
C'est la théorie des signatures. Mentalité magique peut-être...mais moyen
mnémotechnique des médecines populaires du monde, un monde conçu comme une
suite de métaphores, un monde de poésie pure où fort heureusement, parce qu'il
échappe à la systématisation, parce que tout ne se voit pas à la surface ou au
microscope, la métaphore elle-même ne fonctionne pas toujours. Le médecin doit
se faire poète et voyant...
Mais le propos dépasse l'aliment ou le remède.
« Ce dont je me nourris » inclue tout ce qui nourrit mes sens et mon
intellect. La nourriture ici, ces sont les sons, les odeurs, les textures, les
goûts et ce qui se voit ou ne se voit pas, ainsi que les idées et les
histoires. Ce que je perçois de la réalité est ce qui me nourrit, et façonne ce
que je suis. C'est un « karma », c'est aussi un choix qui fonde ce
que je suis, ce que je vis. Ce que je cultive et rêve de ce monde merveilleux
est ce qui fonde mon expérience, comme la vieille du conte qui déroule son rêve
de bonheur dans la tapisserie brodée au fil des jours et au sang de ses yeux.
La tapisserie s'envole à la fin et s'étire pour fusionner avec son pauvre
village, devenant réalité. Mais la vieille du conte avait fait silence dans sa
solitude et l'ombre de sa maison pour broder et dérouler son rêve de
beauté.**
- l'amande est une métaphore de l'entrée du vagin, dans les Mille et une
Nuits et, dans , le héros est chargé de trouver une jeune fille vierge, dont
l ' « histoire » serait comme une amande, c'est-à-dire
qu'elle n'aurait rien à « dire ».
- conte raconté par Henri Gougaud