
Les
bourgeons de fleurs de buis sont déjà là, les amandiers, les pêchers et les
arbres de Judée préparent leurs éclosions précoces, les mimosas sont en fleurs,
les cyprès ont achevé de mûrir leurs galbules, les genévriers resplendissent...
la nature semble croire à un re-doux durable, voire à la fin de l'hiver.
Pour certains, c'est un peu abrupt. Et la lune, pleine, rousse et éclipsée ce
matin, ajoute à la confusion.
On peut être constipé, déprimé, sans appétit, nauséeux, avoir maux de tête,
rhumes, saignements de nez, angines, irritations cutanées...Mais la pluie
aujourd'hui porte la douceur et le soulagement du repos des souffles, et tout
s'apaise naturellement.
Le feu allumé par l'hiver doit s'éteindre doucement, tandis que la présence est
préservée: pommes en abondance le matin à jeûn, ou 1 heure après une cuillerée
d'huile d'olive qui achève d'amener les souffles au repos (et permet de
fluidifier un transit difficile ou un excès d'acidité), fenugrec rôti saupoudré
sur la nourriture, tisanes de fleurs dans la journée, poêlée d'épinards,
topinambours un peu, plats de carottes, nourritures doucement parfumées,
subtiles, sèches...On mange humide comme le temps: soupes, bouillons,
tisanes...mais en utilisant les astringents de l'hiver: légumineuses, riz
complet, fruits secs, viande séchée (si on en mange)...Le menu des fêtes
semblera plus délicieux encore s'il est plus léger, et achevé par une boule de
glace.
Pour qu'un feu subtil continue de nous éclairer, on peut se confier au safran,
au romarin, et au genévrier. Pas trop d'épices qui chauffent: cannelle, poivre,
gingembre sec, piment...
Tag - alimentation
mardi 21 décembre 2010
Le re-doux est bien installé
Par Florence le mardi 21 décembre 2010, 14:34
lundi 13 décembre 2010
sous le Mistral et le soleil
Par Florence le lundi 13 décembre 2010, 14:16
Tandis que le vent du Nord nous inonde de souffle et d'énergie pure et
fraîche, avec le soleil retrouvé, dont les ors éclairent toujours plus bas les
racines et les cachettes, il est possible que certains d'entre nous peinent à
suivre la danse endiablée des températures: maux de têtes ou de cheveux,
constipation, "rhume" dont les antibiotiques ne débarrassent pas, rougeur des
yeux, difficultés au réveil...Les deux jours de soudaine douceur ont ajouté de
l'irritation, et la colère résonne parfois dans les maisons.

La mauve, si
présente sur les chemins à cette époque reculée de l'année, l'annonçait
bien.
Mauve donc, mâche, beignets de bourrache, orge grillée, pain grillé et toutes
céréales rôties, soupe de carottes et céleri à la crème fraîche, gâteau de
carottes au lait (recette dans mon livre), poêlée de poireaux, mais aussi
endives braisées, topinambours sautés aux pommes, compote de pommes ou de
coings, gruau d'orge au lait, réglisse, mélasse de grenade, kakis,
crucifères...et véritable pain d'épice (miel et seigle, sans sucre ni gras),
aliment remède par excellence de ces jours suivant la St Nicolas (6 décembre),
jusqu'à ce que la course du soleil revienne vers le Nord.
On peut prendre une cuillerée d'huile d'amande douce ou d'olive au
réveil.
Pour le nez irrité, deux ou trois gouttes d'huile d'amande au réveil. Et
mâchonner quelques gommes à la réglisse, qui tirent la pituite du nez.
Pour fluidifier les secrétions, cataplasmes de miel et de feuille de chou
écrasées au rouleau: sur le cou pour les angines, sur la poitrine et entre les
omoplates pour les bronches, sur les poignets douloureux. Boissons et
pâtisseries à base de l'un des quatre fruits pectoraux -jujubes, figues,
raisins secs et dattes- seront également bienvenus: riz aux dattes, sirop de
figue, dundee cake, panettone aux fruits confits, riz sucré au safran et aux
raisins secs(recette dans mon livre), korma de fruits secs à la crème, cake aux
fruits secs. Ou les utiliser comme sucrants dans les préparations... Les
articulations douloureuses ou rigides pourront bénéficier de frictions d'huile
de cade très diluée. Le maintien d'une certaine humidité dans l'atmosphère de
la maison peut aussi être très important: casserole d'eau chaude, bain,
Un peu de poudre de fenugrec saupoudrée sur les plats chauds aide à garder
l'ancrage et l'appétit. L'usage de la cardamome noire aussi. Un bon mélange
pour les périodes de changement brutal: clou de girofle, cardamome noire,
fenugrec, rôtis à sec et pilés. C'est le dhansak masala.
Le genévrier et l'angélique peuvent permettre de réveiller des fonctions
étourdies par la brutalité des variations de temps. De même que les postures de
yoga inversées, à pratiquer à jeûn, et toutes les pratiques d'énergie
interne.
Il est particulièrement important, comme souvent en Provence, de surveiller que
la transpiration continue de se faire. On peut la soutenir au besoin, si on ne
pratique pas assez d'activité physique, par des tisanes de sureau, voire de
lait et de sureau le soir. C'est la saison des préparations alcoolisées
(faiblement) de plantes médicinales bues à jeûn le matin, équivalent de
l'armagnac dans la soupe de mon grand-père, ou de la bière matinale de mon
vieux maître de Taï Chi. Vous pouvez aussi utiliser une cuillerée de vin de
noix, du pastis (du vrai, sucré à la réglisse, et aux nombreuses plantes
macérées) dilué, du vin d'orange, de l'hydromel...
Puis, si le temps se maintient, tout sera permis comme il est d'usage en
hiver.
Samedi, j'ai découvert le Diwali provençal: la fête de l'Immaculée Conception
(8 décembre normalement), qui donne lieu à la fête des lumières de Lyon et, à
St Rémy de Provence, à un échange de cadeaux chez les commerçants ouverts
exceptionnellement tard le soir, aux vitrines illuminées. Raviver la flamme de
vie...
dimanche 7 novembre 2010
Un peu en retard...la Toussaint et le monde des morts, un autre aspect
Par Florence le dimanche 7 novembre 2010, 18:51
Le temps change avec la lune,
et la nouvelle lune du matin du 6 novembre nous a laissé un nuage de brume
matinale, bien familier de ce mois de Brumaire, et se mariant à l'esprit de
Toussaint.
L'un de mes professeurs, Philippe Cougnot, avait attiré notre attention sur la
coïncidence entre les passages de la Terre dans les queues de comète et les
jeûnes rituels. En novembre, c'est de l'ammoniaque qui rentre dans
l'atmosphère, provoquant ces brusques refroidissements caractéristiques, et
raison aussi peut-être de la fête de la lumière, puisque les feux allumés en
purifient l'air. Ce serait aussi la raison, le passage dans une queue de comète
fortement chargée en ammoniaque, de la présence d'herbe dans l'estomac de
certains mammouths retrouvés congelés.
Quoiqu'il en soit, il conviendrait de réduire sa consommation de produits
animaux, viande rouge en particulier, pendant quelques temps. On peut avoir
besoin de se baigner pour transpirer et chasser le froid humide et envahissant.
Il n'est pas encore temps de faire d'intenses pratiques physiques, mais
bientôt. Les postures de yoga commencent à se pratiquer debout. Le massage à
l'huile le matin réchauffe le corps, ainsi que les frictions d'eau de Cologne
ou de farine de pois chiches. Le feu de la cheminée comble le manque de lumière
et de chaleur, l'odeur du bois brûlé exhalant un parfum soudain exquis. Sinon,
bâton d'encens et flamme de la bougie. Premières décompositions de feuilles
dehors, premiers pains levés dedans. Et à nouveau des soupes et des nourritures
liquides en relation avec la présence de l'eau dehors. Chez nous, douceur de
nuages de crème Chantilly pour répondre à la brume. Les sèves se concentrent
avant le retrait vers les racines: extraits de réglisse et de genévrier.



Le romarin, le genévrier cade et le calament rayonnent sur les chemins: ce sont
eux qui accompagneront nos plats ou nos vadrouilles avec bonheur pendant
quelques temps. En Provence, dès le début de l'hiver, on donnait aux enfants
pour le goûter des tartines de crème fraîche (ou de fromage blanc) et d'extrait
de genévrier, qui avaient la réputation de leur donner l'esprit clair, de les
protéger contre les maladies et le froid de l'hiver, et de renforcer leur
corps.
Quelques exemples de menu:
-Petit-déjeûner: pain d'épeautre grillé, compote de coings au safran, ghee/
tarte sablée, crème chantilly (oui, j'adore ça quand il pleut!) aux fleurs de
romarin, infusion au safran/ porridge, thé au lait sucré à la réglisse/pain
d'épices, Fontainebleau, infusion de romarin...
-Croquettes de semoule d'orge au parmesan, soupe de panais et carottes au
romarin et au genévrier, ghee / Poêlée d'épinards, risotto d'orge aux poireaux,
tomates confites/patates douces rôties, pesto de persil ou de roquette, ghee,
soupe de lentilles vertes/ soupe de lentilles, carottes et céleri, purée de
pommes de terre au beurre clarifié/ Soupe de lentilles corail au cumin, poêlée
de fenouil au sésame et au romarin, pain de seigle ou d'épeautre...
Les matins brumeux, brillants de rosée, nous enveloppent d'une atmosphère
irréelle, vent de magie, peut-être dangereuse -qui sait?- selon le songe qui
fera surgir une autre réalité hors du brouillard ou sur les gouttelettes
miroitantes. Cocon de coton où rêver et rencontrer nos désirs pour traverser la
dormition de l'hiver. Jeûne de la pensée aussi. Temps de prendre soin de ses
désirs, de ses rêves, de materner avec délicatesse les bourgeons délaissés de
nos espoirs profonds pour ensemencer le terreau de l'année future, et de se
couper de la rengaine du monde: images, "nouvelles",
radio..."Stopper-le-monde", selon une expression du Don Juan de
Castaneda.
Anciennement, fin de l'année agricole à la St Martin toute proche (11/11), ou
début de l'hiver (le 6/11). Bilan de l'année et nettoyage des canaux. Les
grandes veillées commençaient alors dans les granges où, à la faveur de la nuit
étendant son domaine, on se racontait des histoires. Rêvons ensemble, dans la
chaleur de l'amitié, nos désirs et nos espoirs...
mardi 23 mars 2010
C'est le printemps!
Par Florence le mardi 23 mars 2010, 11:53
Ca frétille dans le jardin, sous les feuilles et dans l'humus, dans les
arbres aussi, et ça gazouille, ça miaule sur les murs et ça fleurit dans les
champs, en à-plat de couleurs fragiles comme des illusions.
Pas d'erreur, c'est le printemps, 40 jours après la Chandeleur qui annonçait
cette année un hiver à rallonge, et à la nouvelle lune de Carême, après les
frimas.




Ici, les floraisons angéliques de l'amandier, du prunier, de l'abricotier et du
pêcher se superposent dans la hâte aux odeurs de miel des buis fleuris et du
romarin dans les Alpilles. On sent aussi dans les prairies humides après la
pluie de ces derniers jours les oignons sauvages sortis de terre; une bouffée
de violettes ça et là, et des pousses vertes jaillissant partout, déployant peu
à peu leur secret, des rosettes de feuilles avec ou sans fleur, des odeurs
encore à peine perceptibles...
Pas d'étonnement donc si c'est le temps des graines germées: le matin avec un
peu de sel, de gingembre ou de chaat masala et de citron, de fenugrec, de pois
chiches, de mungo...après une tisane astringente qui nettoie l'estomac de ces
rejets de l'hiver qui coupent parfois l'appétit et rendent lourd: thé sans
sucre ou infusion de feuilles d'arbousier, par exemple.
C'est aussi le temps des sèves: de bouleau si vous pouvez vous en procurer de
la fraîche, d'érable diluée, de réglisse... sèves douces au temps où le sucre
semble trop acide. Et mâchonner son bâton de réglisse pourrait vous aider à
garder la niaque dans les éblouissements de printemps...
Si on regarde bien chez le maraîcher, il n'y a pas grand-chose à manger, de
saison: pommes, citrons, choux, carottes, panais, poireaux, et des pousses...et
vraiment, ce n'est pas le moment des bananes -sauf avec du citron, de la noix
de coco et du miel-, des tomates -sauf confites-, et autres acides.
Alors célébrons le printemps: mangons des pousses! Des tartines de pain maison
grillé au pesto de pissenlit, du hoummous, du caillé, et du miel de
pissenlit.
Pour porter le frétillement printanier dans nos estomacs, de l'eau miellée et
légèrement fermentée, un hydromel très léger qui attendrit et réveille les
énergies encore pleines de résistance à l'hiver.
A cette saison, les textes ayurvédiques déconseillent de consommer sucre,
graisse, viande grasse et alcools, ainsi que de faire la sieste.
Saveurs douces, subtiles, amères et astringentes; qualités sèches, craquantes,
croquantes, légères, rugueuses; énergie en fermentation, en création. Type de
cuisson: rôti, grillé, séché. Type d'aliments: boissons fermentées légèrement,
pains levés, fruits secs, vieil orge, vieux blé, légumes grillés, miel, viande
d'animaux de contrées désertes (si vous en mangez). Des exemples de menu du
matin:
Pain au lait au sirop de bourgeons de pin, graines germées au citron, jus de
carottes frais
Perles de caillé grillées (type gulab jamun) dans un peu de sève d'érable,
tartines grillées
Pains de farine de pois chiches cuits à la vapeur, poêlée d'orge germée, gelée
de pommes
Galettes d'épeautre levées, pesto de pissenlit et tahin, jus de citron au
miel
J'attends vos commentaires...
vendredi 4 décembre 2009
Pain d'épices
Par Florence le vendredi 4 décembre 2009, 08:57
Traditionnellement, le mélange se fait à la St Jean, triomphe de la
manifestation des forces de vie: miel d'acacia et farine de seigle, sans eau,
puis on surveille la fermentation très lente jusqu'à la St Nicolas (6
décembre). La pâte a gonflé, est alors devenue quasi liquide, gorgée d'énergie,
le miel s'est transformé en hydromel, et a digéré le seigle. On ajoute des
épices, éventuellement des écorces d'agrumes et des fruits confits, et on cuit,
toujours sans eau ni graisse, sauf sur le pourtour. Il marque la fin des
décompositions automnales, ensemençant avec les atours du plein été la nouvelle
vie qui se manifestera après la dormition de l'hiver.
C'est presque au même moment qu'en Provence, à la Sainte Barbe (4 décembre), on
sème la poignée de blé, une survivance du rite égyptien de l'Osiris végétant. A
la Noël, la façon dont il a poussé indique pour ceux qui savent le lire l'état
de santé pour l'année à venir de chaque membre de la famille...
La fin et le recommencement...
jeudi 26 novembre 2009
Plats du moment
Par Florence le jeudi 26 novembre 2009, 11:16
Tandis qu'à Paris, la pluie apporte sa subtilité et sa douceur, le soleil
est toujours présent en Provence. Nuits froides, journées tièdes, nous sommes
encore dans l'été indien, même si le froid gagne du terrain. Donc, retour à un
régime amer, doux et astringent, inspiré aussi par les décompositions
finissantes de l'automne et les belles moissons dorées qui recouvrent le
sol.
L'usage de gras reste à modérer tant que le froid de la nuit ne se prolonge pas
le jour, et tant que les dernières feuilles n'ont pas rejoint le sol. On peut
utiliser, de préférence à l'huile ou au beurre, les crèmes d'oléagineux
(amandes, sésame, noix de coco...), ou la crème fraîche.
Si la douceur vraiment printanière de ces derniers jours se traduit aussi par
de l'énervement, le besoin de tout changer, de nouvelles aspirations, prendre
des eaux de fleurs, des pestos (cresson en particulier), des fruits, et ne
manger que si on a faim. Si au contraire, en raison d'un fort feu digestif, le
transit est trop rapide, ou si on se sent dépourvu de volonté, fondu, une
tisane de myrte, écorce de chêne et mélisse, devrait aider à se rassembler,
ainsi que du coing, des poires et des pommes. Mais on peut aussi aimer être
fondu...
Voici des exemples de menus, pas tous végétariens:
-semoule d'orge grillée au beurre clarifié, poêlée d'épinards aux cubes de
fromage caillé, topinambours aux pommes, chutney de poires
-blancs de poulet en ragoût de cresson, pain d'épeautre, pesto de persil, coing
cuit au four et sucré au miel.
-poêlée de chou et carottes au carvi, semoule de blé à la fleur d'oranger,
soupette d'orties, tarte Bourdaloue (sans oeufs pour nous)
-patates douces au four dans leur peau, pesto de cresson, mâche aux noix et aux
écorces d'orange, glace au sésame
-soja vert à la crème et à la cardamome noire, tarte de potimarron, compote de
pommes aux épices.
Le matin, nous avons grand faim. Des fruits d'abord: clémentines, pommes,
premiers kakis, et toujours les grenades...puis quelques céréales rôties,
délayées avec un yaourt allongé d'eau; ou des tartines épaisses et légèrement
grillées de pain d'épeautre humide et moelleux avec du beurre clarifié et du
miel, ou du sirop de coing ou de grenade; ou de la brousse avec du sirop, et
des boulettes d'orge grillée; ou du vrai pain d'épices, fermenté longuement,
délicatesse extrême et remède à lui tout seul...
Voilà pour les exemples qu'on me demande souvent...
Prochain billet sur le pain d'épices de la St Nicolas justement.
mercredi 14 octobre 2009
Je suis ce que je mange
Par Florence le mercredi 14 octobre 2009, 10:21
Je suis ce que je mange
Tout est dit. C'est fini. Je peux remballer mon cours ou mon livre, tout est là
dans cette phrase étonnante et connue, à la portée de chacun.
Nous passons en cuisine.
Non?
On peut aussi écrire des volumes entiers sur cette phrase, des encyclopédies
même.
Je suis ce que je mange. Ou ce dont je me nourris, dans une traduction plus
vaste.
Tout parle autour de nous. La cerise de juin, pulpeuse, juteuse, ferme et
douce, exultant de sang festif, restaure la plénitude de cet organe rougeoyant
que l'on nomme vésicule biliaire et, dans la médecine populaire, absorber son
noyau broyé dans du vin chasse la pierre (calcul) formée dans l'organe. Soin
par la métaphore.
De même que la pariétaire qui casse la pierre pour infiltrer ses racines dans
les murs chasse les calculs du corps en les rompant. Le légume à la chair
pulpeuse que je grille envoie dans mon corps l'impulsion des éliminations de
printemps ou d'automne. De même que la nouille, avatar de pâte trop cuite et
dégoût des italiens, me change en... nouille! Le brocoli, avec sa tête de
bronchiole verte, apaise mes poumons enflammés, et l'amande fraîche,
« histoire » du vocabulaire érotique des Mille et Une Nuits*, nourrit
la matrice et la parole, si liées dans l'imaginaire. La crinière verte des
orties poilues nourrit la pousse des cheveux, tandis que le jus incarnat des
grenades régénère le sang et la chair. Le riz blanc et le lait nacré purifient
et rafraîchissent le corps; le ghee au bel éclat doré apporte abondance et
richesse, et rend aussi incorruptible que le beau métal en emportant les excès,
les rayons de la lune lui rendent fraîcheur et plénitude.
Les textures sèches, rugueuses, craquantes, sèchent mon corps de l'intérieur,
empêchent l'avachissement extérieur sous la chaleur, absorbent les trop-pleins,
augmentent les souffles. Et la farine d'orge grillée calme la formation de
mucosités. Tandis que la crème de riz et le yaourt infusent leur douceur dans
ma chair.
Les résines embaument, conservent, et restaurent la forme d'origine, sur une
fracture par exemple, comme elles le font pour l'arbre. La sève de bouleau
montant au jeune printemps porte le même élan de vie dans mon corps, comme la
graine juste germée y envoie l'empreinte du jaillissement, de la manifestation,
de la sortie de l'ombre. Les légumes et les fruits pleins de chair et de jus
gonflent la chair du corps, tandis que les fruits secs -amandes, noisettes,
raisins...- contribuent dans certaines conditions à la formation de
concrétions, tout comme les vieux fromages. Le fromage caillé, lui, nourrit la
formation des os.
En me nourrissant de saveurs subtiles, j'ouvre les champs de perception de mes
sens. Avec les saveurs primaires et couvrantes, surtout quand elles excluent
les autres, je recouvre les autres champs de la réalité, qui deviennent
imperceptibles jusqu'à paraître inexistants, ce qui peut parfois être
nécessaire. (Mais à consommer trop de saveurs totalitaires, on nourrit
peut-être le dictateur ou l'ignorant en soi, et la vraie solitude existentielle
dans un monde expurgé de sa beauté. )
C'est la théorie des signatures. Mentalité magique peut-être...mais moyen
mnémotechnique des médecines populaires du monde, un monde conçu comme une
suite de métaphores, un monde de poésie pure où fort heureusement, parce qu'il
échappe à la systématisation, parce que tout ne se voit pas à la surface ou au
microscope, la métaphore elle-même ne fonctionne pas toujours. Le médecin doit
se faire poète et voyant...
Mais le propos dépasse l'aliment ou le remède.
« Ce dont je me nourris » inclue tout ce qui nourrit mes sens et mon
intellect. La nourriture ici, ces sont les sons, les odeurs, les textures, les
goûts et ce qui se voit ou ne se voit pas, ainsi que les idées et les
histoires. Ce que je perçois de la réalité est ce qui me nourrit, et façonne ce
que je suis. C'est un « karma », c'est aussi un choix qui fonde ce
que je suis, ce que je vis. Ce que je cultive et rêve de ce monde merveilleux
est ce qui fonde mon expérience, comme la vieille du conte qui déroule son rêve
de bonheur dans la tapisserie brodée au fil des jours et au sang de ses yeux.
La tapisserie s'envole à la fin et s'étire pour fusionner avec son pauvre
village, devenant réalité. Mais la vieille du conte avait fait silence dans sa
solitude et l'ombre de sa maison pour broder et dérouler son rêve de
beauté.**
- l'amande est une métaphore de l'entrée du vagin, dans les Mille et une
Nuits et, dans , le héros est chargé de trouver une jeune fille vierge, dont
l ' « histoire » serait comme une amande, c'est-à-dire
qu'elle n'aurait rien à « dire ».
- conte raconté par Henri Gougaud