Aube

''J’ai embrassé l’aube d’été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route
du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre,
je la chassais.
En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi.'' Arthur Rimbaud, Illuminations

La place des fées de la forêt Un massage, c'est avant tout la rencontre de deux énergies, avec leurs trous, leurs bleus, leurs bosses, leurs pleins, leurs jaillissements, leur radiance et leur réserve... Aussi y a-t-il aussi peu de règles dans la pratique que pour n'importe quelle rencontre pourvu que celle-ci soit thérapeutique ou "de bien-être" comme annoncé, même si l'apprentissage passe par un certain nombre de protocoles qu'on applique longtemps avant de s'en libérer, ou pas. Et c'est un vrai travail que cette libération attendue.

On peut être massé à l'huile, au ghee ou beurre clarifié, au ghee lavé, à la farine, à la farine et à l'huile, aux tampons d'herbes médicinales secs, aux tampons huilés, aux tampons cuits dans le lait, au lait, à l'eau, au métal, au bois, sans contact de peau, par la vibration du chant ou de la musique... L'éventail des techniques est presque infini et dépend des transmissions reçues au cours de l'apprentissage, des enseignements de la pratique, des affinités personnelles, et de ces précieuses lumières que donne chaque instant où le contrôle et l'intention s'effacent un peu au profit de l'intuition et du lâcher prise par la grâce de la nécessité.

Lac du col des Thures Le massage peut alors devenir une danse, une transe où chaque geste est intuitif et évident, un moment d'éternité partagé où le temps se suspend dans le silence ou le son, une plongée dans les tréfonds vers la source de toute jouvence: la lumière de la relation.

Pour cela, le masseur ou la masseuse doit soigner son prana et son intention, par exemple par des pratiques spirituelles quotidiennes, et lâcher son vouloir. Vouloir guérir est souvent le plus grand obstacle, c'est lui qui fait sortir de ce qui est juste. C'est l'obstacle intérieur de grossièreté qui ne voit pas la délicatesse de la manifestation, l'infini des possibles, et y trace son chemin de ruines dans la certitude du droit. Je connais bien cet obstacle. Il est bien éloigné de la simplicité... Il rend le massage des proches particulièrement périlleux, tant le vouloir peut être fort et emmêlé. Parfois pourtant, le vouloir est nécessaire et juste, aussi.

La Voie Lactée Les mains se posent d'abord sur un corps, puis le corps disparaît peut-être au profit d'un maillage magique et étoilé, de lignes et de routes, de creux où l'énergie stagne ou se concentre, de points de jaillissement, de flots parfois troublés par des cailloux, de terres où l'on s'enfonce et de terres arides, de grottes souterraines, de cascades, de forêts, de mares et de lacs, de volcans rougeoyants et de montagnes escarpées, d'enroulements de plantes grimpantes, de jungles foisonnantes, de forêts ruisselantes de lumière... sur lesquels les doigts courent et prennent les chemins qui s'éclairent au fur et à mesure, débroussaillent, lissent, modèlent. Volcan rougeoyantUn corps, dans le massage, c'est une terre, à la fois présente comme une entité, et multiple dans sa conscience.

Parfois le chemin pris, la station, le mouvement, la plongée ou la pression, font monter des crispations qui peuvent envahir le masseur -la douleur peut être forte- puis se défont en émotions, en larmes, en images, en souvenirs, après une sorte de combat d'acceptation et de transformation, et tout s'apaise comme un grand lac libéré des tempêtes (le combat final entre Néo et l'agent Smith m'y a fait immédiatement penser). Parfois des bulles étrangères, des écailles (comme Haku à la fin du "Voyage de Chihiro") images.jpgou de la grisaille, s'échappent au-dehors, doucement poussées par les doigts, ou par la lumière diffuse qui se réveille, tandis que le paysage se transforme et se révèle.
Dans de très rares cas, quand la nécessité et la justesse y amènent, le masseur, ou la masseuse, peut choisir de déverser un peu de son prana, et de nourrir doucement une rivière asséchée, une crevasse, un trou, pour faciliter le retour à la plénitude que le massé complètera lui-même. Pour cette raison, les textes recommandent que le praticien soit en plénitude d'énergie, même si la plénitude est paradoxale et peut se traduire chez certains par une situation de souffrance, quelle qu'elle soit, nécessaire pour la mise en branle de l'énergie.

Si si, parfois ça fait un peu ça... Ce texte m'a été demandé pour un autre média, sous la forme "pourquoi se faire masser" ou "qu'est-ce qu'un massage ayurvédique", et je n'ai pu répondre à la demande tant l'expérience du massage me paraît personnelle, au-delà des évidences rabâchées. Alors bien sûr, il s'agit uniquement de mon expérience, et pas d'une présentation officielle du massage dit "ayurvédique".