Nick Cave jeune"Le goût des merveilles" est sorti au cinéma et sa bande-annonce m'a profondément émue, me rappelant à un écheveau complexe de perceptions, de souvenirs, de bonheurs ineffables et de travail. A tel point que je ne pourrai pas aller le voir je crois, mais je vous engage vivement à y aller pour ce regard très juste et lumineux sur ce qu'on appelle "l'autisme" ou les troubles de spectre autistique.

Régulièrement depuis 1993, je me retrouve confrontée, à travers mon travail ou des (très) proches, à ce phénomène qui, je pense, est appelé à se développer comme on le comprendra plus loin. Peu à peu, des évidences me sont apparues, dont j'ai pu faire l'expérience avec succès dans au moins deux cas.
Les TSA ont à voir avec le dedans et le dehors, ou comment le dedans peut accepter le dehors, une problématique fondamentale de "digestion" dans un sens bien plus large que la digestion des aliments, celle qu'envisage l'Ayurveda quand on parle, comme dans le langage courant, d'émotions ou d'événements mal digérés. Le dosha qui régule les échanges avec l'extérieur est le dosha pitta, le "gardien". Walt WhitmanBien sûr, puisque "dosha" signifie "ce qui peut être perturbé", il est susceptible d'être perturbé par de nombreux facteurs parmi lesquels: colère (dans le cas de bébés, perception de la colère de la mère, colère de la naissance et de la séparation...), excès d'acidité et de piquant dans les paroles comme dans les aliments, manque de compassion et d'empathie, excès de chaleur -sèche en particulier-, coercition, intrusion extérieure (du viol à la piqûre), excès de stimulation de la fonction oculaire (omni-présence des écrans) et manque d'espace, désincarnation, toutes causes que notre société normalisatrice, moralisatrice à l'excès, virtuelle de plus en plus, ne peut qu'aggraver. Le simple fait d'envisager l'enfant ou l'adulte comme un "fou" ou un "autiste" peut contribuer, je l'ai vu, à le faire replonger dans les symptômes les plus extrêmes.
Et, en effet, comment accepter, quand votre vie intérieure est infiniment plus riche que celle de votre entourage, quand l'univers peut déployer sa splendeur en un battement de cils, quand le monde extérieur et la société vous paraissent absurdes et grossiers, quand vos aptitudes sont sans comparaison avec les "normaux" (sens sur-développés, clairvoyance, capacités physiques hors-normes) qui vous invitent à leur ressembler, comment accepter d'être un albatros dont on pointe le manque de "maturité", de "réalisme" et d'habileté, comment accepter de communiquer? Même si ce rejet est le pendant d'une attitude cannibale pour l'entourage, comme un fleuve qui drainerait les rivières alentour, ou comme les bébés dont la pureté et la fragilité exposée déclenchent immédiatement un fort instinct de protection et ouvrent le coeur à l'amour. Et d'ailleurs, c'est aussi le cadeau de leur présence.
Cat stevens J'ai croisé des yogis dans les Himalayas qu'on aurait facilement pris pour des autistes, des candides ou des "fous", dénués de toute forme d'intérêt grossier, éloignés de tout mensonge, victimes faciles ailleurs, mais qui y étaient respectés voire révérés, et j'ai constaté que dans les sociétés traditionnelles, ces enfants n'étaient pas considérés comme des "moins" mais comme des "plus", élevés à l'écart de la société dès le plus jeune âge parce qu'ils ne s'y intégreraient pas: ils l'inspireraient. Ils ne peuvent prendre leur place seuls dans une société basée sur la compétition et l'intellect. Or ces enfants, plus personne ne les repère pour les élever dans le sens de leur destin, il n'y a plus de sens à leur souffrance aiguë, seulement celui d'un trouble à l'ordre, celui de la famille, de l'école, de la société. Et pour moi, la frontière entre enfants "autistes" et enfants "précoces" est très mince, comme est mince et très perméable la frontière entre "normal" et "précoce" ou "autiste": la plupart d'entre nous, blessée par la vie, a pu faire l'expériences de "troubles du comportement" tels que le repli sur soi, la répétition d'actions ordonnées et sécurisantes des heures durant, l'absence apparente d'empathie.

Voici l'ébauche d'une voie d'apaisement:
- pas de jugement, pas de morale, pas de norme, pas de diagnostic (une autre forme de jugement), pas de case. Et là on se demande où est l'autisme: dans notre société qui refuse les différences et se replie dans ses communautarismes, ou dans ceux qui souffrent de ce refus?
- un environnement très empathique, contemplatif, libre, ouvert, pur, ordonné et à l'écoute: pleine nature, montagne, monastère (là où l'on cultive aussi l'ouverture des champs de perception, là où se trouvent des semblables, là où l'on répète des actions ordonnées des heures durant)... pour soigner la blessure originelle, et pas du tout normatif. Donc pas d'école fourre-tout, pas d'apprentissage de la lecture ou du calcul à tout crin, comme voie unique de passage.
- alimentation sattvique exclusivement, parce que l'ouverture des champs de perception doit être nourrie, sauf en période de crise; alimentation pour apaiser pitta et la fonction foie-vésicule biliaire (Ah, les miracles de la panna cota!). Culture de la fraîcheur dans un monde toujours plus chaud.
Pierre Lieutaghi - massages quand c'est possible, par petites touches au début, pour rappeler au corps, à l'enveloppe poreuse de notre peau, voie d'échange avec l'extérieur. Cela peut même être simplement la prise des pouls: je me souviens d'une enfant qui m'a spontanément présenté son poignet pour que je touche ses "pouls" comme je le lui avais expliqué et qui s'est mise à parler pour me demander de garder mes doigts dessus. Cela dura une heure, pendant laquelle elle fut parfaitement calme, ouverte et même un peu bavarde à la surprise de sa maman. Elle avait ressenti l'alignement qui se produit quand on prend les pouls, comme l'expliquait le Dr Lobsang Drolma, et s'y plongeait.
- activité physique équilibrée et quotidienne, danse libre, marches dans la nature, des heures durant si nécessaire. Je me souviens aussi des résultats incroyables de la marche sur un jeune adulte, même s'il lui fallait parfois plusieurs centaines de kilomètres pour s'apaiser, défaire la raideur accumulée, et retrouver une capacité à l'empathie digne d'un rimpoche ou d'une maman. C'est la douleur ressentie qui empêche l'empathie, douleur d'être-au-monde, qui vient aussi d'un trop-plein des perceptions. Et la déficience cultivée en l'élément eau, pour atténuer la douleur.
- valorisation du destin de ces enfants, de leurs aptitudes, de leur fonction bouleversant les valeurs. A travers toutes les formes de création entre autres, afin qu'ils délivrent leur message. Et j'ai illustré ce billet de photos d'hommes qui sont pour moi tous des représentants d'une certaine hyper-sensibilité et de la douleur d'être-au-monde, un monde impur et imparfait, mais qui en ont nourri leur art ou leur travail, et leur tendresse. Les trois chanteurs ont en plus une gestuelle et des traits de visage que j'ai retrouvés chez ces enfants hyper-sensibles que j'ai croisés.
- attention particulière portée à la notion de vitesse sous toutes ses formes, ou de rythme. - et, bien sûr, certaines postures de yoga, l'usage de certains marmas, de plantes... éventuellement.
Tom Waits jeune
Ce qu'on appelle l'"autisme"", et ces êtres déraisonnables qui ne répondent à aucune forme de coercition sociale telles que l'ordre et la raison, mais seulement à leurs impulsions vitales au risque de la mort, c'est la trace du féminin de ce monde, autant mis à mal que notre Terre sur laquelle les zones "sauvages" deviennent rares.
Quand la valorisation, la juste place, n'est pas là, s'il n'y pas de sens à toute cette souffrance, toutes les déviances de violence et de fuite sont naturelles: fuite dans un ailleurs, crises de colère et de violence, auto-destruction, drogues (dont les écrans), extrémismes en tout genre, voire terrorisme, meurtre. Il nous faut d'urgence défaire les murs que nous construisons de plus en plus: communautarisme, normalisation, moralisation, tous les discours et les attitudes qui séparent... Enterrons les "politiquement corrects" consensuels et allant de pair avec le violent rejet de ce qui s'en écarte, les mythes du Bien et du Mal, les "héros" de films américains ou de propagande djihadiste qui tuent sans remords les "méchants" ou "mécréants", les doctrines et les charias, les cynismes et les mépris... ou préparons-nous à soigner les blessures. avec des fleurs, de la grâce, de la pureté, de la compassion... des feuilles d'herbes bien fragiles. A moins que le balancier ne revienne tout seul vers plus d'équilibre.
Creep de Radiohead
The Mercy Seat, de Nick Cave & Warren Ellis
"If I have to go" de Tom Waits
Trilogie du romancier de genre fantastique Erik L'Homme: Phaenomen

En janvier se tiendra un congrès à Paris sur le thème "Sortir de l'autisme" où n'interviendront que des médecins...