Le rythme du silence
Par Florence le lundi 14 janvier 2013, 14:48 - Lien permanent
J'aime la lenteur en toute chose. J'aime l'ennui et les journées vides.
J'aime ce qui les emplit et qui est plus grand que moi. Un battement, une
pulsation, un rythme. Quand j'écoute bien, rarement peut-être, j'entends la
juste place, l'action juste, la plénitude, au-delà des « il faut, il faut
pas ». J'entends aussi le tam-tam du combat incessant: vie-mort,
mémoire-oubli, plaisante vastitude et vigilance armée. Je peux marcher sur le
fil acéré qui les sépare. J'écoute mon chant intérieur, je me souviens.
J'aime cuisiner. J'entends mieux quand je prépare ou donne à manger. J'écoute
le rythme de mon ami, de mon amour, de mon enfant, au contact de sa
présence...Le rythme me dit quoi lui donner quand je suis attentive, il me dit
sa peine ou sa joie, ce que je peux partager et ce qui doit rester secret, ce
que je peux faire et ce qui est au-delà, à cet instant. Il le dit à mes mains,
à mon cœur, il l'inscrit sans mot dans mes gestes et mon regard.
Mais je dois faire silence pour cela: renoncer à me gaver d'images qui
m'occupent, à me meubler de sons, à m'enivrer d'actions efficaces, à m'étourdir
de paroles faciles ou vides, à vouloir saisir le sens. Et écouter aussi le
rythme des étoiles qui forment notre univers. Il y a un instant juste pour
chaque chose, même la mort, le retrait, la colère, la disgrâce, la
défaite...Cela est bien. Un battement de paupière, plénitude infinie, assez
pour nourrir plusieurs vies de souvenirs. Juste être avec le monde. Le rythme
déconstruit tous les raisonnements, il transforme la volonté puérile en
vigilance joyeuse. Ce même rythme qu'on entend aussi à la lecture des pouls,
rythme originel du son, pulsation de la lumière créatrice en chacun de nous.
Mais il faut de l'espace pour l'entendre, un grand espace intérieur. Plus,
peut-être...
J'ai quitté la grande ville et son battement dégingandé ou saccadé de fanfare.
J'ai vécu dans le rythme des modestes, des petits. Leur chant est plus ténu,
pas victorieux. Il s'interroge, opiniâtre. Et j'ai découvert que tous les
rythmes sont à écouter. Pas de sélection. Peu importe. La lumière est là,
partout, que la vie ait été une marche triomphante en apparence, une symphonie
déchirante, une ouverture ou un tout petit bruit, un petit rien.
Un plongeon dans les grands bras amoureux du vide. Comme ces femmes indiennes
aux sourires de princesse et aux vies blessées qui m'ont nourrie souvent.
L'éternité dans chaque geste. La grâce inaltérable et souveraine. Trace de
cette mère Nature blessée -oh, infiniment!- mais toujours pleine de grâce,
surprise au bout du chemin de goudron.
Je regarde le rythme des saisons, le chant des plantes écrivant leur note au
fil du temps dans le champ familier, sur le bord du chemin, dans la forêt ou
sur le flanc de la montagne, en clé d'hiver ou de solstice triomphant. Ce qui
apparaît: rasa*, la saveur, l'émotion, le jus de la vie. Tout chante. Le vent,
le soleil, la nuit, la lune modeste qui se laisse emplir de lumière, les arêtes
du rocher, la courbe du fleuve paresseux, la texture de l'écorce, l'éclat
soudain plus bleuté de l'euphorbe, l'odeur aguicheuse de la clématite...Tout
parle. Tout enseigne.
Rien de nouveau dans tout cela. Mais c'est bon...
Je veux bien jouer à cache-cache avec les humbles, chercher l'odeur qu'on ne
sent pas, la terre qu'on ne touche pas, l'ombre qu'on ne regarde pas, la plante
qu'on ne voit pas, celle qui tout en étant existe à peine, celle qui fait
presque silence.
Et je préfère les démocrates aux tyrans, pas dans l'absolu -qui peut savoir ce
qui est juste dans ce monde immense et complexe?- mais là. Alors oui, le chant
de la tronçonneuse, le goudron des tranchées ouvertes, les arêtes des murs
toujours plus nombreux, la voiture boîte de conserve qui vrombit, les veines
métalliques de la ville, le vêtement de plastique qui isole, le TGV bien propre
et bien rangé...je ne les cherche pas. De même, le goût de la viande rouge ou
de l'oignon, les parfums de synthèse, les couleurs forcées, les certitudes...Ça
attrape, ça agrippe, ça essaie de me retenir, de me faire croire qu'il n'y a
que ça. Ça obstrue l'infini.
Nous voulons tous apprendre, mais nous commençons par le plus grossier, par le
plus incarné. Écouter le chant des origines, la vibration devenue création, au
lieu de fouiller la matière, les noms, les concepts, les raisonnements.
Je regarde mes semblables qui ont choisi d'accumuler -les livres, les contrats,
les biens, les systèmes de connaissance, les sécurités...-, pas de temps pour
écouter la fleur, pas de temps qui ne soit pas planifié. Je regarde mes
semblables qui savent tout faire avec presque rien -un sourire, une plante, une
bénédiction, les restes de leur pauvreté ou la quintessence de leur richesse-
et je me repose en eux avec reconnaissance, ils possèdent leur porte sur
l'éternité.
Je ne pense pas, donc je suis. Je suis....emplie, inspirée, humaine, sensible.
Dans la joie de mes cinq sens, j'étire ma conscience au risque de la fragilité
et de la douleur. Je ne résiste pas à l'infini des possibles.
Commentaires
Merci Florence pour ce merveilleux texte que j 'ai transmis à quelques bonnes amies .
tout est dit ,la simplicité du moment présent et la grâce du silence .
Bien à vous .
Martine .
Merci, Martine. A bientôt
Chère Florence,
C'est Patricia de la Réunion. Encore un magnifique hymne à la simplicité d'une vie sans artifices résumée à son essentiel : inspirer, expirer et ne s'embarrasser de rien. Je rêve d'être des vôtres sur mon île lointaine aux saisons inversées : participer aux cours et aux stages. Je m'adapte en m'efforçant de dépasser l'attente, et surmonter la frustration en essayant de trouver localement des pratiques similaires. Pas facile. Je me sens quelquefois un peu isolée (le syndrome des down-unders... ) Au
plaisir de te lire prochainement. Pensées chaleureuses.
Merci, Patricia. Nous t'attendons...
merci
sista sandra