J'aime la lenteur en toute chose. J'aime l'ennui et les journées vides. J'aime ce qui les emplit et qui est plus grand que moi. Un battement, une pulsation, un rythme. Quand j'écoute bien, rarement peut-être, j'entends la juste place, l'action juste, la plénitude, au-delà des « il faut, il faut pas ». J'entends aussi le tam-tam du combat incessant: vie-mort, mémoire-oubli, plaisante vastitude et vigilance armée. Je peux marcher sur le fil acéré qui les sépare. J'écoute mon chant intérieur, je me souviens.
J'aime cuisiner. J'entends mieux quand je prépare ou donne à manger. J'écoute le rythme de mon ami, de mon amour, de mon enfant, au contact de sa présence...Le rythme me dit quoi lui donner quand je suis attentive, il me dit sa peine ou sa joie, ce que je peux partager et ce qui doit rester secret, ce que je peux faire et ce qui est au-delà, à cet instant. Il le dit à mes mains, à mon cœur, il l'inscrit sans mot dans mes gestes et mon regard.
Mais je dois faire silence pour cela: renoncer à me gaver d'images qui m'occupent, à me meubler de sons, à m'enivrer d'actions efficaces, à m'étourdir de paroles faciles ou vides, à vouloir saisir le sens. Et écouter aussi le rythme des étoiles qui forment notre univers. Il y a un instant juste pour chaque chose, même la mort, le retrait, la colère, la disgrâce, la défaite...Cela est bien. Un battement de paupière, plénitude infinie, assez pour nourrir plusieurs vies de souvenirs. Juste être avec le monde. Le rythme déconstruit tous les raisonnements, il transforme la volonté puérile en vigilance joyeuse. Ce même rythme qu'on entend aussi à la lecture des pouls, rythme originel du son, pulsation de la lumière créatrice en chacun de nous. Mais il faut de l'espace pour l'entendre, un grand espace intérieur. Plus, peut-être...
J'ai quitté la grande ville et son battement dégingandé ou saccadé de fanfare. J'ai vécu dans le rythme des modestes, des petits. Leur chant est plus ténu, pas victorieux. Il s'interroge, opiniâtre. Et j'ai découvert que tous les rythmes sont à écouter. Pas de sélection. Peu importe. La lumière est là, partout, que la vie ait été une marche triomphante en apparence, une symphonie déchirante, une ouverture ou un tout petit bruit, un petit rien.
Un plongeon dans les grands bras amoureux du vide. Comme ces femmes indiennes aux sourires de princesse et aux vies blessées qui m'ont nourrie souvent. L'éternité dans chaque geste. La grâce inaltérable et souveraine. Trace de cette mère Nature blessée -oh, infiniment!- mais toujours pleine de grâce, surprise au bout du chemin de goudron.
Je regarde le rythme des saisons, le chant des plantes écrivant leur note au fil du temps dans le champ familier, sur le bord du chemin, dans la forêt ou sur le flanc de la montagne, en clé d'hiver ou de solstice triomphant. Ce qui apparaît: rasa*, la saveur, l'émotion, le jus de la vie. Tout chante. Le vent, le soleil, la nuit, la lune modeste qui se laisse emplir de lumière, les arêtes du rocher, la courbe du fleuve paresseux, la texture de l'écorce, l'éclat soudain plus bleuté de l'euphorbe, l'odeur aguicheuse de la clématite...Tout parle. Tout enseigne.
Rien de nouveau dans tout cela. Mais c'est bon...
Je veux bien jouer à cache-cache avec les humbles, chercher l'odeur qu'on ne sent pas, la terre qu'on ne touche pas, l'ombre qu'on ne regarde pas, la plante qu'on ne voit pas, celle qui tout en étant existe à peine, celle qui fait presque silence.
Et je préfère les démocrates aux tyrans, pas dans l'absolu -qui peut savoir ce qui est juste dans ce monde immense et complexe?- mais là. Alors oui, le chant de la tronçonneuse, le goudron des tranchées ouvertes, les arêtes des murs toujours plus nombreux, la voiture boîte de conserve qui vrombit, les veines métalliques de la ville, le vêtement de plastique qui isole, le TGV bien propre et bien rangé...je ne les cherche pas. De même, le goût de la viande rouge ou de l'oignon, les parfums de synthèse, les couleurs forcées, les certitudes...Ça attrape, ça agrippe, ça essaie de me retenir, de me faire croire qu'il n'y a que ça. Ça obstrue l'infini.
Nous voulons tous apprendre, mais nous commençons par le plus grossier, par le plus incarné. Écouter le chant des origines, la vibration devenue création, au lieu de fouiller la matière, les noms, les concepts, les raisonnements.
Je regarde mes semblables qui ont choisi d'accumuler -les livres, les contrats, les biens, les systèmes de connaissance, les sécurités...-, pas de temps pour écouter la fleur, pas de temps qui ne soit pas planifié. Je regarde mes semblables qui savent tout faire avec presque rien -un sourire, une plante, une bénédiction, les restes de leur pauvreté ou la quintessence de leur richesse- et je me repose en eux avec reconnaissance, ils possèdent leur porte sur l'éternité.
Je ne pense pas, donc je suis. Je suis....emplie, inspirée, humaine, sensible. Dans la joie de mes cinq sens, j'étire ma conscience au risque de la fragilité et de la douleur. Je ne résiste pas à l'infini des possibles.